mercredi 24 mai 2017

Revue de Mooc : Haïku, un monde en 17 syllabes - 2e semaine

Voici un résumé de la deuxième semaine du Mooc sur le haïku, 俳句、十七字の世界, qui porte une attention particulière à la structure des poèmes.

Rapport entre langage poétique et haïgon


A la fin de la première semaine, le professeur Kawamoto avait expliqué qu'une des spécificités du haïkaï était de mélanger 歌語 (kago, le langage poétique utilisé dans le waka) et 俳言 (haïgon, c'est-à-dire le langage interdit dans le waka, notamment le langage populaire, les mots d'origine chinoise, etc). Néanmoins, ce mélange n'est pas une composante obligatoire du haïkaï. On peut ainsi trouver sous la plume de Bashô le hokku suivant...

五月雨に鳰の浮き巣を見に行む
samidare ni / nio no uki su o / mi ni yukan (1)

... que l'on peut traduire : 
Aux premières pluies d'été, 
je m'en vais voir 
le nid flottant du grèbe. 

Dans ce tercet, il n'y a pas de haïgon, tous les mots relèvent du langage poétique. Mais on peut en revanche parler de 俳意 (haï-i, "haïkaï par l'esprit") dans la mesure où l'intérêt pour le nid du grèbe est un goût personnel de l'auteur qui sort du champ habituel de la poésie classique japonaise (2).

Par ailleurs, il ne s'agit pas de mélanger les genres au hasard, comme le montre l'étude approfondie du poème 山里は万歳遅し梅の花.

基底部 (kitei-bu) et 干渉部 (kanshû-bu)


L'idée générale est qu'un haïku combine deux éléments qui ont chacun leur rôle. Dohô (土芳) (3), l'un des disciples de Bashô, auteur du Sanzôshi ("Trois livres"), un traité de poétique destiné à transmettre la pensée du maître telle qu'il l'a comprise, évoque l'idée d'un aller et retour 行き帰り entre ces deux parties, ce que j'ai tenté d'expliquer dans l'analyse de 山里は万歳遅し梅の花.

Kawamoto-sensei propose quant à lui de diviser le haïku en deux parties qu'il nomme 基底部 (kitei-bu) et 干渉部 (kanshû-bu), en précisant bien qu'une telle division n'est pas toujours opérationnelle. La kitei-bu est composée d'une paire 5 + 7 ou  7 + 5 et la kanshû-bu comprend les 5 syllabes restantes. C'est dans la kitei-bu que l'on doit trouver ce qui fait la saveur du haïku, tant sur la forme que sur le fond. C'est là que doit surgir la nouveauté, l'inattendu, le charme qui frappe le lecteur. La kanshû-bu oriente la compréhension du poème et suggère son sens général, en interaction avec la kitei-bu et en laissant toujours au lecteur une marge d'interprétation, propre à ce genre. On y trouve souvent le kigo (mais pas toujours) et on y emploie volontiers le langage poétique pour sa puissance évocatrice (cf. 梅の花 dans l'exemple mentionné ci-dessus).

La qualité maîtresse de la kitei-bu, c'est la fraîcheur, l'inattendu, la nouveauté (dans l'image et dans l'expression). Pour obtenir de la nouveauté dans l'expression (par rapport à la tradition poétique antérieure), il ne suffit pas de mélanger kago et haïgon. On recherche des mots concrets, on utilise la métonymie, le glissement de sens ou le détournement d'une expression classique.

Quant à la kanshû-bu, sa qualité maîtresse est la pertinence avec laquelle elle suggère le sens du tercet et interagit avec la partie principale. Lorsqu'on tient une kitei-bu intéressante, il faut se demander quelle est la kanshû-bu la plus pertinente possible. Kawamoto-sensei prend l'exemple d'un hokku de Bonchô (凡兆), disciple de Bashô, cité dans le livre d'un autre disciple, Kyorai (去来)(4).

下京や雪つむ上のよるの雨
shimogyô ya / yuki tsumu ue no / yoru no ame

Dans la Ville-Basse
sur la neige accumulée
pluie dans la nuit
(trad. René Sieffert) 

雪つむ上のよるの雨 (sur la neige accumulée, pluie dans la nuit) est ici considérée comme la kitei-bu, belle image, intéressante par le contraste entre la neige et la pluie d'une part, entre la blancheur de la neige et la noirceur de la nuit d'autre part. A ce stade néanmoins, le sens, l'atmosphère du poème restent indécis (tristesse et mélancolie ? joie de l'arrivée du printemps qu'annonce la pluie succédant à la neige ?). Bonchô, ayant composé cette partie, se demandait quel chapeau (5 premières syllabes) lui ajouter. Bashô a alors suggéré 下京や. Le caractère 京, la capitale, évoque à lui seul Kyôto、l'ancienne capitale, ses vénérables temples, ses alignements de maisons traditionnelles, la nostalgie d'une autre époque (l'époque impériale, avant le shogunat de Kamakura). Avec 下 (dessous, donc ville basse, la partie populaire), Bashô ajoute une nuance d'humilité, de proximité et de chaleur humaine, qui forme un heureux contraste avec la neige. Les deux parties se répondent et se renforcent.

Peindre d'après nature


Chez Shiki, qui opérera deux siècles après Bashô une "réforme" du haïku, on trouve l'idée que le haïku doit "peindre d'après nature" (写生), une idée empruntée à la peinture et à la littérature réaliste occidentale du XIXe siècle. Le haïku doit donc retranscrire ce que l'on a sous les yeux, ce que l'on sent, sans trituration excessive des mots et des méninges. On trouve d'ailleurs chez Bashô des appels à décrire simplement les choses telles qu'elles sont. Néanmoins, interroge Kawamoto-sensei, comment "peindre d'après nature", avec spontanéité, en 17 syllabes seulement ? Balzac, Flaubert et autres romanciers disposent pour "peindre" de dizaines de pages, et l'impression de réalisme vient de l'attention portée à de petits détails. Comment obtenir la même chose avec un haïku, si ce n'est en travaillant sur l'expression ? La scène initiale, l'émotion, sont des matériaux bruts, des sources d'inspiration, mais pour en faire un tercet digne de ce nom, il faut un travail élaboré de l'expression, qui est souvent fait a posteriori.

***

Voilà pour le résumé de la 2e semaine du Mooc, en espérant avoir dit l'essentiel.またね!

(1) 五月雨 (さみだれ) est à peu près équivalent à 梅雨, période de pluie de mai/juin à début juillet  
(2) à ce sujet, cf. Le Haïkaï selon Bashô (POF), Sanzoshî, livre blanc, § 8.
(3) également appelé Tohô en français, y compris par René Sieffert, qui a traduit ce traité dans le Haïkaï selon Bashô. Néanmoins, Kawamoto-sensei prononce bien Dohô, donc j'ai opté pour la transcription anglaise.
(4) Le traité de Kyorai est lui aussi traduit dans le Haïkaï selon Bashô. L'anecdote en question figure dans le livre I, § 22.

lundi 22 mai 2017

Etudier le japonais avec Android : mise à jour 2017

Suite à un tweet de sur les applications android utilisées pour apprendre le japonais, je me suis aperçue que les listes que j'avais publiées en 2013 et 2014 méritaient une petite mise à jour. Voici donc un récapitulatif de ce que j'utilise aujourd'hui.

Ankidroid


Mon inséparable compagnon depuis tant d'années maintenant. Je l'utilise aussi pour apprendre des noms de fleurs (en français !), les préfectures du Japon (pour ne plus me demander de quelle région on parle), un peu d'histoire japonaise. Mais bien sûr, c'est surtout pour les kanji et leur prononciation que j'en fais un usage quotidien, comme une petite gym matinale.
Pour le TTS, je n'ai plus besoin de AquesTalk puisque désormais la synthèse vocale de Google prend parfaitement en charge le japonais.


Claviers 


Je n'utilise plus Simeji. A vrai dire, je ne me souviens plus vraiment pourquoi je l'ai abandonné 😏. Je pense que mon but était de pouvoir switcher rapidement entre le français et le japonais, ce que je réalise plus aisément avec Swype, qui me convient par ailleurs très bien pour le français. Swype propose plusieurs méthodes d'entrée du japonais... mais finalement c'est encore en utilisant le azerty le plus commode. Le dictionnaire japonais de Swype est en revanche moins riche que celui de Simeji.

En complément, j'utilise Mazec3, qui permet d'écrire manuellement (en dessinant les kana ou les kanji). C'est assez rapide, efficace et évidemment très pratique pour les kanji /mots dont on ne connaît pas (plus) la prononciation. Le logiciel étant japonais, le dictionnaire est très bon. Du coup, je n'utilise plus Kanji Draw.



Dictionnaires


Peu de changement de ce côté-là, hormis la suppression d'Aedict et le remplacement de Droidwing par EBPocket pour consulter les dictionnaires EPWING (plus de fonctionnalités). C'est sous ce format que je consulte l'indispensable Kenkyusha (研究社), japonais-anglais.

Pour le dico français-japonais, j'utilise toujours le クラウン仏和辞典. A vrai dire, j'en ai rarement besoin, car je travaille en général du japonais vers le français.

En japonais-japonais, je reste fidèle au 大辞泉 (Daijisen), malgré ses mises à jour interminables.

Comme dictionnaires de kanji, j'utilise toujours le 新漢語林 et le 漢字源. Il m'arrive aussi d'utiliser Jishop, notamment pour la recherche de kanji ayant un même composant (autre que la clé).
 
Enfin, pour les recherches étymologiques, j'utilise parfois le dictionnaire chinois Pleco et notamment le Grand Ricci. (et là, je me rends compte que j'ai vraiment beaucoup de dictionnaires :-)

Lire et écouter du japonais


Pour aider à la lecture, j'ai déjà évoqué JadeReader, qui fait le même travail que Rikaichan à partir de fichiers .txt. J'ai découvert depuis Typhon, qui fait le même boulot sur des epub, et qui permet d'exploiter dans l'appli des dictionnaires Epwing, en sus des dictionnaires proposés à la base. Je l'utilise notamment pour lire de la littérature (notamment tout ce qui est libre de droit sur Aozora). Cela permet de ne pas s'épuiser à chercher les mots quand le vocabulaire est riche et nécessite un usage intensif du dictionnaire. Notez qu'on peut aisément transformer en epub n'importe quel texte (y compris un article de wikipedia) avec Calibre ou autre.

Yomiwa permet également une utilisation de type Rikaichan depuis une photo voire en live (moins pratique selon moi), via un OCR qui fonctionne dans les deux sens de lecture (horizontal ou vertical). Vous pouvez donc photographier une page de livre ou de manga et chercher les mots en cliquant dessus. Cela marche assez bien et c'est là encore utile quand il y a un gros volume de mots à chercher.

J'utilise également NHK Easy Japanese : articles courts et très simples, accompagnés d'une lecture audio, avec la possibilité d'ajouter ou de retirer les furigana d'un simple clic. Parfait pour une petite lecture d'entretien et enrichir progressivement son vocabulaire sans se donner trop de mal. Il existe une version pour les articles complets (NHK News Reader).

NHK for schools intègre sur smartphone les émissions destinées aux écoliers. Parfait pour pratiquer l'écoute.

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Voilà une petite sélection parmi des tas d'outils dont beaucoup sont encore à découvrir. N'hésitez pas à partager vos trouvailles en commentaires.  またね。

mercredi 17 mai 2017

Revue de Mooc : Haïku, un monde en 17 syllabes - 2e semaine (intro)

Duo comique Manzai
XIXe siècle, auteur inconnu.
@WikimediaCommons


En préambule de la 2e semaine de ce Mooc, voilà un hokku (haïku) de Bashô expliqué et décortiqué par le professeur Kawamoto. Pour compléter, je me suis aussi appuyée sur les commentaires de Haruo Shirane (in Early Modern Japanese Literature : an anthology 1600-1900) et de Makoto Ueda (in Bashô and his interpreters). Voyons tout d'abord le poème :


山里は万歳遅し梅の花

やまざとはまんざいおそしうめのはな
yamazato ha manzai ososhi ume no hana

Au village de montagne
les baladins du nouvel an se font attendre -
fleurs de prunier







山里は : 山里, village (里) de montagne (山) relève du kago (歌語), langage poétique utilisé pendant des siècles dans les waka (和歌). Au-delà de son sens concret, il a donc un hon'i (本意), sens réel ou profond. De manière assez attendue, 山里 évoque un lieu difficile d'accès, l'isolement, la solitude, ce que l'on retrouve dans le poème 28 du Hyakunin isshu. S'ajoute à cela une connotation plus positive, celle d'un environnement propice à la sérénité de l'esprit, loin du tumulte de la ville.

万歳 : 万歳, qu'il faut lire まんざい et pas ばんざい évoque une tradition du nouvel an (lequel avait lieu en février à cette époque, selon le calendrier lunaire chinois). Des artistes comiques, réunis en duo, se déplaçaient de maison en maison en dansant, jouant du tambour, racontant des histoires drôles et en souhaitant de bons vœux, récoltant au passage un peu d'argent. Présents dans les villes au moment du nouvel an, ils n'atteignaient les lointains villages de montagne que bien plus tard. Le mot est souvent traduit par "danseurs du nouvel an" (Ueda, Shirane). Dominique Chipot a opté pour "comiques du nouvel an". René Sieffert a laissé manzaï pour sa brièveté sans doute, mais ce n'est guère explicite. Saltimbanques, bouffons, pitres, baladins... nombreux sont les mots qui pourraient convenir. Sans en être pleinement satisfaite, j'ai choisi "baladins" pour sa polyvalence (danse, bouffonerie), pour sa patine et sa connotation "ambulante".

遅し (= 遅い, être en retard) est quant à lui un terme de poésie classique, très employé sous la forme "qqch遅し", comme dans 花遅し ou 雪解遅し. Il évoque quelque chose dont on attend le retour et qui tarde à venir, comme la floraison des sakura (花遅し) ou la fonte des neiges (雪解遅し). Ce qui tarde dans 万歳遅, c'est donc l'arrivée des manzai au village.

Avec 万歳遅し, Bashô se place dans cette lignée de "qqch遅し" mais agrège au classique 遅し un terme populaire 万歳, une audace (à l'époque) propre au haïku et au haïkaï renga. En agissant ainsi, Bashô ne se contente pas de mélanger les registres, il crée une sorte de mot de saison nouveau, très vivant et parlant pour ses contemporains.

梅の花 : retour au langage poétique avec ce très classique fleur (花) de (の) prunier (梅), un kigo (mot de saison) en bonne et due forme.

Les pruniers, pour leurs superbes fleurs et leurs branches aux formes anguleuses et irrégulières, étaient déjà très prisés en Chine, en peinture comme en poésie. Le Japon a acclimaté cette admiration (et les arbres eux-mêmes) à son propre univers poétique, en portant une attention particulière au parfum de ces fleurs, notamment celui qui flotte encore dans l'air la nuit tombée (暗香). A l'époque Heian, les poètes ont préféré à ces fleurs de pruniers venues du continent les fleurs de cerisiers, transférant les propriétés poétiques des unes aux autres. C'est ainsi que les sakura ont pris la première place dans le cœur des Japonais.

Pour en revenir aux pruniers, leur floraison est elle aussi plus tardive dans les villages de montagne. D'ailleurs, le vers ne dit pas si les fleurs ont éclos ou pas, même s'il y a lieu de penser que l'éclosion a bien eu lieu, marquant l'arrivée du printemps dans ces contrées hostiles, car c'est le sens traditionnel de cette évocation. L'attente des manzai fait donc écho à l'attente de la floraison des pruniers, donnant l'idée d'un printemps tardif (je rappelle que dans la conception japonaise traditionnelle, le printemps débute en février).

Selon Dohô, un disciple de Bashô, ce poème illustre l'idée qu'un haïku doit permettre à l'esprit d'opérer un aller et retour (1). Avec 山里は万歳遅し, on ne sait pas si les saltimbanques du nouvel an sont enfin arrivés, ou s'ils se font toujours attendre. Le ton général est-il à la plainte ? aux réjouissances ? Le lecteur est suspendu. C'est "l'aller" (行き) et Dohô considère que ces deux vers, seuls, ne sont pas autonomes. Il faut le "retour" (帰り) avec 梅の花 pour comprendre le sens général du poème, l'arrivée du printemps dont on se réjouit. Au final, on ne sait toujours pas si les saltimbanques sont arrivés ou non : cette liberté d'interprétation laissée au lecteur est caractéristique du haïku. Mais par son sens profond, 梅の花 donne un éclairage qui permet de comprendre l'esprit positif du tercet. On voit ainsi le rôle essentiel du langage poétique classique, de ses connotations et de la culture commune sur laquelle il repose.

On observe enfin ce même aller-retour (行き帰り) sur le plan du langage, Bashô entraînant son lecteur vers un univers poétique nouveau (par l'introduction de manzai et du mélange de registre), avant de revenir à un élément au sens traditionnel profond (les fleurs de pruniers).

Qu'on se place au niveau du sens ou du langage, il ne s'agit donc pas de juxtaposer des éléments disparates (manzai, fleurs de prunier), mais de combiner deux partie par ce mouvement d'aller et retour, en jouant sur leur convergence, dans le cas présent, ou sur leur divergence.

C'est étonnant, n'est-ce pas tout ce qu'on peut lire et sentir dans un poème de 17 syllabes ? またね!

(1) cf. Sanzoshi, Livre noir, §1, in Le Haïkaï selon Bashô, présentation et traduction de René Sieffert

mercredi 10 mai 2017

Revue de Mooc : Haïku, un monde en 17 syllabes - semaine 1

俳句、十七字の世界 (que je propose de traduire par "Haïku, un monde en 17 syllabes") est un mooc japonais offert par un professeur de littérature comparée de l'université 大手前 (Otemae university, Hyougo-ken), sur la plateforme Gacco. Aujourd'hui fermé (mais peut-être y aura-t-il d'autres sessions ?), ce mooc est entièrement et exclusivement en japonais, ce qui demande une sérieuse motivation. Je vais essayer de faire un petit compte rendu de ce que j'ai appris, semaine par semaine.

Le rapport particulier des japonais à la poésie


D'après Kawamoto-sensei, on dénombrerait 100 000 haijins japonais (pro ou amateurs), une proportion de poètes (rapportée à la population) inégalée dans le monde. Néanmoins, il n'existe pas vraiment en japonais de terme générique équivalent à "poésie", 詩 désignant plutôt la poésie occidentale (à l'origine du moins). La poésie est désignée à travers ses différentes formes (tanka, haiku, renga, poésie occidentale). Ceci s'explique par la grande proximité des Japonais avec la poésie (à l'instar des Inuits qui n'ont pas de terme générique pour neige mais des dizaines de mots pour en désigner les différents états).

Spécificités du haïku


Pour comprendre les spécificités du haïku, Kawamoto-sensei souhaite l'inclure dans un vaste champ de formes poétiques (詩 au sens large). Ce qui frappe en premier lieu, c'est évidemment l'extrême brièveté de cette forme, assez rare dans le monde (quelques équivalents toutefois, au Bhoutan par exemple). Même si cette brièveté est une évidence, Kawamoto-sensei invite à en reprendre conscience, car c'est bien l'association brièveté / profondeur qui fait fascine et fait le succès du haïku.
Pour aller plus loin dans la compréhension de cette forme, il faut étudier ce que les autres formes poétiques japonaises (waka, renga, haikai renga) lui ont légué.

L'héritage du waka (和歌)


Le principal héritage du waka (assimilé ici au tanka) - outre la forme 5-7-5 des vers - c'est le 歌語 (kago) ou 歌ことば (uta-kotoba), c'est-à-dire un vocabulaire poétique spécifique dont sont exclus les mots d'origine étrangère (notamment chinois) et le langage populaire (de telles restrictions n'ont plus cours dans les waka contemporains). Par exemple, dans le waka classique, on employait 九重 pour parler de la cour impériale, au lieu du 宮中 ordinaire. Ce vocabulaire poétique, sans cesse réutilisé, sur des thèmes immuables (peines de cœur, changements de saison...), finit par conférer aux mots une connotation qui leur permet de suggérer beaucoup plus qu'ils ne disent (本意, sens profond, vrai sens). Par exemple, 花 désigne les fleurs de sakura (ou de prunier), mais suggère aussi l'impatience de les voir fleurir, ou le regret de les voir si vite tomber. 秋, l'automne, est la saison à laquelle se rattache un sentiment de tristesse (à partir du 古今集). La tristesse et la solitude sont plus particulièrement exprimées par l'expression 秋の夕暮, crépuscule d'automne. Grâce à ce vocabulaire spécifique et à ces thématiques restreintes, ils se créent des automatismes, des associations d'idées, qui font que tel mot va évoquer telle atmosphère et tel type de sentiment, quel que soit l'auteur ou le lecteur. Cela permet d'évoquer beaucoup en peu de mots. Le haïku - tel que l'a pratiqué Bashô en tout cas - a donc recours à ces 歌語, soit pour leur valeur traditionnelle, soit pour un usage parodique et ironique.

L'héritage du renga (連歌)


D'abord conçut comme un entraînement pour écrire des waka, le renga rencontre un réel succès et connaît son âge d'or durant les périodes Kamakura et Muromachi. Il consiste à composer des tanka à deux ou plusieurs : A compose la partie 5-7-5, B ajoute la partie 7-7. Dans les renga en chaîne, cela peut continuer indéfiniment. Les vers sont indépendants, ne sont pas forcément grammaticalement liés, mais leurs atmosphères se répondent, entrent en résonance. Le paysage et la scène évoluent au fil des vers, ce qui fait le charme du renga. On s'y limite toujours aux 歌ことば (uta-kotoba) Le principal legs du renga au haïku, c'est l'isolement du premier tercet 5-7-5 (発句、hokku), qui prend une place à part et deviendra autonome.

L'héritage du haïkai renga


Le haïkai renga naît de la volonté de rendre le trop sérieux renga plus libre et plus ludique. Haïkai signifie drôle : on favorise le cocasse, le familier. Déjà prisée à la fin de la période Muromachi, cette forme connaît son plein essor pendant la période Edo. Le haïkai renga s'autorise à employer un vocabulaire considéré comme incorrect dans le waka et le renga classique, le 俳言(haïgon) : mots chinois, vocabulaire bouddhique ou étranger, mots contemporains ou en vogue. Sa spécificité est de mélanger intentionnellement les registres, créant ainsi de la surprise, de l'inattendu.. Le haïkai renga permet aussi d'évoquer la vie, les affaires des hommes (dans leurs aspects triviaux) mais aussi la nature, en s'affranchissant des stéréotypes dans lesquels s'était enfermé le waka. Le haïkai renga lègue au haïku cette liberté dans le vocabulaire et dans les thèmes.

Le haïkai renga suppose aussi une grande liberté d'interprétation des vers, de la part des différents participants. En effet, il est de mise qu'un glissement de sens et d'atmosphère s'opère d'un groupe de vers à l'autre. Kawamoto-sensei explique ainsi qu'un renga ne doit pas se lire d'une traite, comme un tout, mais qu'on doit d'abord en apprécier le premier tercet (A), puis ce même tercet associé au groupe 7-7 suivant (A+B), puis B+C, etc. De A+B à B+C, on observera la subtilité du changement d'univers. Ce glissement est rendu possible par la liberté laissée à C de réinterpréter B, d'en tordre un peu le sens, pour ouvrir un nouveau chemin. L'auteur de B laisse donc à son successeur une totale liberté d'interprétation. De même, l'auteur de haïku, par ce qu'il ne dit pas, laisse à son lecteur une liberté similaire.

Voilà ce que j'ai appris dans le premier module. J'aimerais que ce cours passionnant soit traduit et mis en ligne sur Edx ou Coursera pour être accessible au plus grand nombre !

mercredi 3 mai 2017

Hyakunin isshu, poème n° 73 : 高砂の


Retour à la nature et au paysage, avec ce poème du Moyen conseiller surnuméraire  - Gon Chûnagon - Oe no Masafusa (大江 匡房 ou 権中納言匡房). Le thème est "la contemplation au loin de cerisiers de montagne".

高砂の
尾の上の桜
咲きにけり
外山の霞
立たずもあらなむ

たかさごの おのえのさくら さきにけり とやまのかすみ たたずもあらなん 

高砂の : si 高砂 rappelle le poème 34, il ne s'agit probablement pas ici d'un nom de lieu, l'expression désignant simplement une montagne élevée. Littéralement 高 signifie haut, et 砂, sable. C'est sans doute pourquoi René Sieffert traduit cela par "dune" : il y voit l'originalité du poème (car les poèmes sur le fleurissement des cerisiers ne manquent pas), tout en trouvant l'image peu vraisemblable (il va jusqu'à se demander si l'auteur n'aurait pas abusé du saké !). A ma connaissance, Sieffert est le seul à avoir pris cette option. Michel Revon parle quant à lui de "pic aux sables accumulés", ce qui ne me convainc guère plus. Les commentateurs japonais et les traducteurs anglophones en restent à une plus vraisemblable montagne ;
尾の上の桜 : 尾 désigne normalement la queue d'un animal, mais le sens est ici complètement différent. 尾の上, c'est le sommet de la montagne, ou du moins un lieu élevé sur ses pentes. Après un second の/complément de nom, 桜 signifie bien sûr cerisier ;
咲きにけり : 咲き est la renyou-kei de 咲く, fleurir, à laquelle s'accroche, に renyou-kei de ぬ qui marque l'achèvement. Et けり s'accroche à tout cela pour ajouter une nuance d'étonnement et d'émotion ;
外山の霞 : 外山 (litt. montagne du dehors) désigne en fait une montagne proche par rapport à une montagne plus éloignée. Il s'agit ici d'un mont qui s'intercale entre le spectateur et la montagne sur laquelle fleurissent les cerisiers ; 霞 désigne la brume, notamment la brume un peu rosée que l'on peut voir au coucher et au lever du soleil. C'est un mot de saison associé au printemps, comme 桜 ;
立たずもあらなむ : 立た est la mizen-kei de 立つ (se lever), à laquelle s'attache la négation ず. も ajoute un peu d'emphase. あら est la mizen-kei de あり (le ある moderne), à laquelle s'accroche なむ, qui exprime le désir, le souhait.

En résumé, l'auteur souhaite qu'aucune brume ne se lève des montagnes proches pour ne pas masquer les cerisiers qui fleurissent au loin.


Sur les pentes des
hautes montagnes ont fleuri
les cerisiers
puisse la brume de ces monts
ne pas les voiler

Index en romaji : takasago no onoe no sakura sakinikeri toyama no kasumi tatazu mo aramu