lundi 22 août 2016

Les kanjis 幣、弊 et 蔽, un trio infernal

et sont trois kanjis considérés comme courants (常用漢字). Quoique leurs significations sont bien distinctes, ils se font souvent passer l'un pour l'autre dans mon esprit, tel un trio facétieux. J'ai dû manquer de rigueur en les apprenant. Ayant moins de nouveaux kanjis à mémoriser que dans mes premières années de japonais, il m'arrive de trop compter sur ma mémoire et ne négliger l'analyse, ignorant superbement mes propres préconisations. Au final, cela se paie par de la confusion (du moins sur les éléments les plus rebelles). Il est temps de mettre un peu d'ordre dans tout cela.

L'élément commun aux trois kanjis qui me préoccupent est (qui leur donne leur prononciation commune ヘイ). associe à simplifié en . montre une pièce de tissu (, qui a le double sens de large et de tissu) et deux fois (chiffre 8, mais aussi division), donnant l'idée d'un vêtement taillé en pièce, ou d'un haillon troué. 攴/攵 - à l'origine une main tenant un bâton - ajoute à cela l'idée de l'action qui a abouti à ce résultat (en frappant le tissu). Globalement, a le sens de やぶれる, détruire, déchirer, de déclin, épuisement. Accessoirement, il peut servir de préfixe de modestie.

Si l'on ajoute à la clé (くさ, herbe) abrégée en (くさかんむり), on obtient , avec l'idée de recouvrir quelque chose d'herbe jusqu'à en masquer (détruire) la forme. signifie en effet recouvrir, envelopper, cacher.

Si l'on ajoute à la clé (にじゅうあし, les deux mains), on obtient , avec l'idée de détruire avec ses mains. a le sens de détruire, d'épuisement, d'usure et de mauvais, néfaste. J'ai trouvé dans le Shin Kangorin une explication assez différente sur la clé. serait une déformation de (いぬ、chien), le kanji donnant l'idée de s'effondrer et de mourir comme un chien, une explication que l'on retrouve sur ce site. Difficile de savoir si le rapprochement entre et est justifié ou pas. Je suis toujours surprise de découvrir des étymologies aussi divergentes selon les dictionnaires. Il faut croire qu'il n'y a rien de scientifiquement tranché.

Reste , qui pose problème. désigne d'abord plusieurs éléments du culte shinto (ぬさみてぐらしでごへい) qui ont en commun d'être composés de petits papiers de soie découpés. Il a ensuite le sens d'offrande, de tribut, de présent fait à un invité. Egalement le sens de trésor et de monnaie (pièces). Bref, rien qui rappelle de près ou de loin l'idée de destruction associée à . Il semblerait que la présence de soit due à une substitution avec des éléments phonétiquement proches : pour les uns, il s'agit de , ハイ、offrir ; pour d'autres, il s'agit de , ヘイ、majesté, avec l'idée d'un autel à gravir pour offrir qqch à un souverain et par extension, à un dieu. Dans les deux cas, il s'agit de présenter, d'offrir avec respect, ce qui colle mieux au sens du kanji. En ajoutant la clé (tissu), on obtient ainsi, par une curieuse mutation de 拝/陛 en , l'idée d'un tissu offert aux dieux, d'offrande, etc. On peut supposer que le sens de "monnaie" dérive des piécettes jetées en offrande devant les temples.

Je constate une fois de plus que les étymologies ne sont pas toujours bien établies, que les pistes offertes sont parfois bien complexes, mais que l'enquête est toujours passionnante (quand on aime ce genre de choses, évidemment !). J'espère en tout cas que l'attention portée à ces trois kanjis me permettra désormais de vivre en paix avec eux. それでは、また。

mardi 16 août 2016

Hyakunin isshu, poème n° 51 : かくとだに

Amour toujours, avec ce poème de 藤原実方朝臣 (ふじわらのさねかたあっそん). Il s'agit cette fois de la première déclaration du poète à la dame qu'il courtise.

かくとだに
えやはいぶきの
さしも草
さしも知らじな
燃ゆる思ひを

(かくとだに えやはいぶきの さしもぐさ さしもしらじな もゆるおもいを)

かくと : かく signifie ici "à tel point" et se rapporte à l'intensité de l'amour du poète. と est un と de citation et se rapporte à いぶ/いふ qui vient après ;
だに : ici, "même pas". D'après le dictionnaire japonais, cette particule établit une comparaison entre quelque chose d'insignifiant (ici, dire son amour) et quelque chose de plus important (l'amour lui-même).
えやはいぶきの : え est une négation ; avec やは, elle exprime l'idée d'impossibilité ; dans いぶ, il y a un jeu de mot. Si on l'associe à ce qui précède, on obtient えやはいふ, 言ふ étant l'équivalent de 言う, dire : quelque chose d'impossible à dire. Si on l'associe à ce qui suit, いぶき, on a le nom d'une montagne, le mont Ibuki 伊吹山.
さしも草 : c'est le nom littéraire d'une plante appelée ヨモギ ou japanese mugwort. Je n'ai pas trouvé de nom français, mais je pense qu'on peut la baptiser armoise du Japon. C'est une plante utilisée comme moxa dans la moxibustion. Elle évoque donc l'idée de quelque chose qui brûle, comme le cœur du poète. いぶきのも草 : l'armoise du mont Ibuki ;
さしも : さしも n'a cette fois plus rien à voir avec une plante.  さ signifie このように (de cette manière, comme), し et も sont emphatiques, l'ensemble ayant donc le sens こんなにも (à ce point). Il y a évidemment un jeu sur les sonorités, avec ces deux vers qui commencent par さしも.
知らじな : 知ら est la mizen-kei de 知る, savoir. じ est un suffixe qui indique soit l'éventualité négative (sans doute pas) soit la volonté négative. Ici nous sommes dans le premier cas. な marque l'émotion ;
燃ゆる思ひを : 燃ゆる (rentai-kei) a le même sens que 燃える, brûler, s'enflammer. 燃ゆる思ひ évoque donc une passion brûlante, et il y a encore un jeu de mots dans le ひ de 思ひ, qui évoque le feu 火 (ひ). Le を qui vient en dernier se rattache à 知らじ ; les mots sont inversés : 思ひを知らじ

J'ai lu sur cette page dédiée au poème 51 cette phrase consolante : 百人一首で一番難解な歌だと思います。 ("Parmi les poèmes du Hyakunin isshu, je pense que celui-ci est le plus dur à comprendre").
Voilà typiquement le genre de poème qui donne des maux de tête : double sens, jeux de mots et de sonorités sophistiqués et intraduisibles, pléthore de particules au sens vague (かく、だに、さしも).  C'est très savant, mais peut-être trop formel à mes yeux. J'espère que la dame a été plus sensible que moi à cette spirituelle déclaration.

J'ai fait de mon mieux pour rendre le sens et conserver un tant soit peu l'ordre des vers, mais j'ai lâché prise sur la métrique. A l'impossible, nul n'est tenu, n'est-ce pas ?

Au point que je ne peux 
même l'avouer, comme l'armoise
du mont Ibuki
mon amour me consume...
avec quelle ardeur, vous l'ignorez sans doute.


Index en romaji : kaku to dani e ya ha ibuki no sashimo-gusa sa shimo shiraji na moyuru omohi wo

jeudi 4 août 2016

Hyakunin isshu, poème n° 50 : 君がため

Poème n° 50... eh ! oui, me voilà arrivée à la moitié du recueil. Devinez le thème du jour... L'amour ? gagné ! L'auteur est 藤原義孝(ふじわらのよしたか)et c'est un poème du petit matin, c'est-à-dire un petit mot que le monsieur a écrit une fois rentré chez lui, après avoir passé la nuit avec la dame . Nous avons déjà vu, dans la même catégorie (appelée 後朝, きぬぎぬ), des poèmes pleins d'amertume, mais il semblerait que pour une fois, les choses se soient bien passées... Malheureusement pour lui, la petite vérole l'a emporté à 21 ans...
Accessoirement, vous noterez aussi que le premier vers est strictement identique à celui du poème n° 15. Quel suspens pour les joueurs de karuta !

君がため
惜しからざりし
命さへ
長くもがなと
思ひけるかな  

(きみがため おしからざりし いのちさえ ながくもがなと おもいけるかな)

君がため : il faut comprendre 君のため。 君 désigne la dame. ため signifie "pour". Donc "pour toi". Quant à l'emploi de が à la place de の, il a totalement disparu de nos jours mais était assez commun à cette époque (de même que の joue souvent le rôle de が)

惜しからざりし : 惜しから est la mizen-kei de 惜しく (惜しい en langue moderne) ; au niveau du sens,  il est associé à 命 (vie) au vers suivant pour donner "chérir sa vie" ; ざり est une négation ; し est la rentai-kei de き, marque du passé. De tout cela on comprend qu'auparavant, l'auteur ne chérissait pas son existence. J'y reviens dans quelques instants.

命さへ : 命, la vie ; さへ est l'équivalent de さえ en langue moderne : même

長くもがなと : 長く (renyou-kei) signifie long. もがな est une particule servant à exprimer le désir, le souhait. と est un と de citation appelé par 思ふ au vers suivant.

思ひけるかな  : 思ひ est une forme de 思ふ (思う, penser) ; ける est la rentai-kei de けり, une particule servant à marquer l'émotion, tout comme かな.

Nous avons donc un poète qui, après avoir passé une merveilleuse nuit avec sa blonde, souhaite vivre le plus longtemps possible une vie qu'il était prêt à perdre sans sourciller auparavant. L'hypothèse dominante veut que le 君がため - la femme - soit la cause de ce désintérêt initial pour l'existence, avec les explications suivantes : le poète était prêt à sacrifier sa vie pour voir cette femme ne serait-ce qu'une fois ; il était prêt à sacrifier sa vie pour son bien ; ou encore la vie lui importait peu car il ne parvenait pas à s'approcher d'elle... Je n'ai trouvé qu'une une seule opinion divergente, qui rattache 君がため à 長くもがなと plutôt qu'à 惜しからざりし : c'est-à-dire que la femme aimée n'est pas cause du mépris initial pour l'existence, mais uniquement du soudain intérêt que l'auteur lui découvre. Parce qu'il se met à aimer, la vie qu'il dédaignait vaut la peine d'être vécue. Même si elle semble aller à l'encontre de la tradition, je préfère cette explication, qui rejoint mon premier sentiment.

Par amour pour toi, 
cette vie qui jadis 
m'importait peu,
j'en arrive à souhaiter
qu'elle dure éternellement.

Voici maintenant une traduction plus conforme à la tradition :
 
Cette vie que
j'étais prêt à sacrifier
par amour pour toi
j'en arrive à souhaiter
qu'elle dure éternellement.


Comme ça, vous avez le choix !

mercredi 13 juillet 2016

さんぽ (promenade), le opening de Totoro

Je vous propose aujourd'hui une petite récréation, avec le gentil Totoro. Par très adulte, tout cela, mais un peu de légèreté ne fait jamais de mal. Vous trouverez ci-dessous la VO et la traduction.




歩こう歩こう 
わたしは元気
歩くの大好き 
どんどん行(い)こう
坂道 トンネル 草っぱら
いっぽん橋に 
でこぼこ砂利道
くもの巣くぐって 下り道

歩こう歩こう 
わたしは元気
歩くの大好き 
どんどん行こう
ミツバチ ブンブン 花ばたけ
日なたにトカゲ 
ヘビは昼寝(ひるね)
バッタが飛んで 
曲がり道

歩こう歩こう 
わたしは元気
歩くの大好き 
どんどん行こう
キツネも タヌキも 出ておいで
探険(たんけん)しよう 
林のおくまで
友だちたくさん うれしいな
 



Marchons (歩こう), marchons
j'ai (わたし) une pèche d'enfer (元気) !
j'adore ( 大好き) marcher (歩くの) 
marchons (行こう) d'un pas alerte (どんどん)
en pente (坂道), sous les tunnels (トンネル), à travers champs (草っぱら)
sur (に) les ponts en rondins de bois (いっぽん橋) 
sur les sentiers (砂利道 : chemin de graviers) cahoteux (でこぼこ) 
en passant sous (くぐって) des toiles d'araignées (くもの巣), sur les chemin qui descendent (下り道) 


Marchons (歩こう), marchons
j'ai (わたし) une pèche d'enfer (元気) !
j'adore ( 大好き) marcher (歩くの) 
marchons (行こう) d'un pas alerte (どんどん)
les abeilles (ミツバチ) bourdonnent (ブンブン= font buzz buzz) dans les champs de fleurs (花畑)
au soleil (日なた) les lézards (トカゲ) les serpents (ヘビ) font la sieste (昼寝)
les sauterelles (バッタ) sautent (飛んで) et le chemin serpente (曲がり道 = un chemin qui décrit une courbe)


Marchons (歩こう), marchons
j'ai (わたし) une pèche d'enfer (元気) !
même les renards (キツネも), même les tanuki (タヌキ)も sortent de leur cachette (出ておいで)
Explorons (探険しよう) les profondeurs
(おくのまで = jusqu'au fond) de la forêt (林=bois)
J'ai plein
(たくさん) d'amis (友だち), je suis heureux ! (うれしいな)

Bonnes vacances à ceux qui ont la chance d'en avoir, et bon courage à tous les autres !

jeudi 30 juin 2016

Hyakunin isshu, poème n° 49 : 御垣守

Voici un poème d'amour attribué à 大中臣能宣朝臣 (おおなかとみのよしのぶあそん). D'après le Pr. Mostow, l'attribution est douteuse, car le poème n'apparaît pas dans l'anthologie personnelle de son auteur présumé.

御垣守
衛士のたく火の
夜は燃え
昼は消えつつ
ものをこそ思へ  

(みかきもり えじのたくひの よるはもえ ひるはきえつつ ものをこそおもえ)  

御垣守 : 御 est préfixe de respect, 垣 signifie enceinte et 守 protéger. L'ensemble se rapporte au fait de veiller sur le palais impérial ;
衛士の : 衛士 désigne des gardes chargés de surveiller et protéger les portes du palais impérial. Il s'agissait de jeunes recrues réquisitionnés chaque année dans les diverses provinces. Leurs tâches étaient variées, mais la nuit, leur mission principale était la surveillance. の a le sens de が ;
たく火の : たく signifie "faire du feu, brûler" et 火 signifie "feu". の a de nouveau le sens de が.
夜は燃え : 夜, la nuit, 燃え est la renyou-kei (forme suspensive, succession d'actions) de 燃える, s'enflammer, brûler. La structure en は...は (sur ce vers et le suivant), sert à marquer l'opposition entre le jour et la nuit ;
昼は消えつつ : 昼, le jour, 消え, renyou-kei de 消える, disparaître. Nous avons déjà rencontré la forme つつ à plusieurs reprises. Elle indique la continuation et la réitération de l'action. Chaque jour, les gardes allument la nuit un feu qu'ils laissent mourir le jour ;
ものをこそ思へ : on retrouve le fameux ものを思う, que nous avons vu à de multiples reprises dans les derniers poèmes, et qui, au-delà de la simple pensée "des choses" (もの), désigne les pensées d'amour et le tourment amoureux ; こそ est emphatique et lié à 思へ, izen-kei de 思ふ. En bungo, il y a en effet des règles de concordance entre les verbes et certaines particules qui les précèdent (kakari-musubi). Ainsi, こそ implique que le verbe qui le suit soit à la izen-kei (action déjà réalisée).

L'image paraît assez claire, mais il y a tout de même quelques interrogations autour de 消える. Pour certains, le poète cache aux yeux du monde des sentiments qu'il laisse s'enflammer la nuit. Pour d'autres, l'amant parvient à se divertir le jour d'un amour qui l'obsède la nuit. Enfin, certains y voient tout simplement les fluctuations du désir amoureux. Chacun a pu observer en lui-même que selon les circonstances et le moment de la journée, on peut vivre très différemment une même situation ou émotion. Cette dernière interprétation a ma faveur.


Le feu qu'allument
les gardes aux portes du palais
s'embrase la nuit
et meurt le jour ; ainsi va
jour après jour mon amour.